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Autoportrait

 

 Recueil de Portraits et Eloges dédiés à S.A.R. MADEMOISELLE, Paris, Charles de Sercy et Claude Barbin, 1659, t. I, p. 265 :


PORTRAIT de MADEMOISELLE DESJARDINS
par elle-même [1]

 

Encore qu'il soit plus naturel de se connaître plus parfaitement soi-même qu'on ne peut être connu de tout le reste du monde, je ne laisse pas de soutenir que j'entreprends un travail bien difficile à discuter, quand je veux tâcher de me dépeindre ; mais comme c'est la mode et que, lorsqu'elle ne choque ni la raison ni la bienséance elle a je ne sais quel charme qui fait qu'on la suit avec plaisir, je veux voir si je pourrai faire un portrait qui fasse connaître l'intérieur et l'extérieur de ma personne.

Je dirai donc que jai la physionomie heureuse et spirituelle, les yeux noirs et petits, mais pleins de feu ; la bouche grande, mais les dents belles pour ne pas rendre son ouverture désagréable ; le teint aussi beau que peut l'être un reste de petite vérole maligne ; le tour du visage ovale, les cheveux châtains, approchant plutôt du noir que du clair, et la gorge et les mains disposées à être belles quand j'aurai l'embonpoint que jusqu'ici mon âge et la grandeur de ma taille m'ont empêchée d'avoir. De tout cela il résulte que je ne suis pas une fort belle fille mais qu'aussi je ne fais pas peur ; et j'ose dire que j'aurais bien plus d'avantage de montrer mon âme que mon corps, et mon esprit que mon visage, car, sans vanité, je n'ai pas eu d'inclination déréglée.

La passion dominante de mon sexe ne me touche point. J'aime mieux la chasse que la cour, et je ne retire du plaisir du bal, de la promenade et des festins que ce qu'il en faut pour remercier obligeamment et sans contrainte ceux qui me donnent ce divertissement, mais non pas assez pour m'empêcher de les quitter sans peine. J'aime fort Paris et passe pourtant assez bien mon temps seule à la campagne pour y demeurer toute ma vie sans chagrin. J'ai une compassion si grande pour les malheureux que bien souvent la pitié qu'ils me causent me met de leur nombre. J'ai une si forte pente à la libéralité que j'ai cent fois murmuré de n'être point dans un rang assez élevé pour porter jusqu'au-delà de ses bornes une vertu que j'admire et que la disposition des choses ne me permet pas de pratiquer. Cependant la même inclination qui me porte à donner me fait haïr à recevoir, mais haïr au point que je serais plus irritée contre une personne qui m'offrirait des présents que les misérables ne sont affligés quand on leur refuse ce qui peut soulager leur misère.

Mon âme n'est agitée ni par l'ambition ni par l'envie, et sa tranquillité n'est jamais troublée que par la tendresse que j'ai pour mes amis ; mais pour cela j'avoue que j'ai une sensibilité qui mériterait la censure des critiques, car j'ai plus de douleur des maux qui leur arrivent qu'ils n'en ressentent eux-mêmes. J'ai plus de joie des biens qu'ils reçoivent que s'ils m'étaient envoyés, et vu la manière dont j'agis, on peut dire que j'ai trouvé le milieu entre l'amour et l'amitié ; mais cette tendresse n'est pas toujours aussi générale qu'elle est forte, car je ne donne qu'à peu de gens, et pour qu'un homme soit digne d'être mon ami, il faut que ses inclinations soient conformes aux miennes et qu'il soit le plus discret homme de son siècle. Ce n'est pas que je donne grande matière de discrétion, car j'ai de la vertu, et de cette vertu qui est également éloignée du scrupule et de l'emportement, dont la simplicité fait la force, et la nudité le plus grand ornement ; mais enfin quand je ne dirais à un ami que ce qui serait affiché, si je le lui disais à l'oreille, je prétendrais que rien ne pourrait le dispenser de garder le secret, et pour ne pratiquer pas ce que je condamne, je suis la plus discrète fille de la terre. J'ai une fort grande fierté, mais comme elle ne sied bien qu'aux belles et que je ne suis pas de ce nombre, je tâche de mettre en sa place une douceur qui ne m'est pas si naturelle, mais qui m'est plus convenable. J'aime fort à railler et ne me fâche jamais qu'on me raille, pourvu que je sois présente, car je ne puis souffrir qu'on poignarde les gens endormis, et quoique je sois vindicative, si jamais je me voyais des ennemis, jamais je ne leur voudrais du mal.

Pour mon esprit, je peux dire qu'il est assez agréable et même assez universel. Je sais assez le monde et me tire assez bien d'une conversation. J'ai de l'inclination pour la poésie, et quand il m'est arrivé de faire des vers, j'y ai passablement réussi, mais je ne m'en veux pas prévaloir, car ce qui s'acquiert sans peine ne mérite pas beaucoup de louanges, Au reste, je pourrais passer pour une fort bonne personne si j'avais un peu plus d'indulgence pour certaines gens, mais j'avoue qu'il en est d'une espèce que je ne puis souffrir, et si je pouvais les dépeindre sans les faire connaître trop clairement, je suis persuadée que la description que j'en ferais justifierait l'incivilité que j'ai quelquefois pour eux. Une des choses que je trouve plus blâmable en moi, c'est une certaine inégalité à laquelle je ne puis remédier, car je n'en sais pas la cause ; elle ne me rend pas absolument bizarre, mais elle fait que ce qui me divertit un jour m'ennuie un autre, sans que j'en puisse donner d'autre raison que celle de mon tempérament : ce qu'il a de bon en cela, c'est que je n'en aime pas moins ceux qui me divertissent, et n'en hais pas moins ceux qui m'ennuient, et que mes véritables amis ne sont pas assez exposés à ce défaut, car je n'en suis capable que pour les gens à civilité universelle et non pas à tendresse particulière.

Voilà comme je suis faite ou du moins comme je crois. S'il se trouve quelqu'un qui veuille réformer cette peinture, je me soumets à son jugement, pourvu qu'il ait assez de capacité et qu'il ne me soit suspect de flatterie ni d'envie. » 

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[1] Pour une meilleure lisibilité, nous avons introduit les paragraphes et les alinéas.

 


mise à jour le 23 décembre 2016


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