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Bayle (Pierre)

 

Correspondance de Pierre Bayle (édition électronique, responsabilité scientifique Anthony Mc Kenna et Fabienne Vial-Bonacci) :

 

Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle... ; éd. augm. de notes extraites de Chaufepié, Joly, La Monnoie, Leduchat, L.-J. Leclerc, Prosper Marchand, etc..., Paris, Desoer, 1820-1824, 16 vol., vol. 8 (1re éd. 1697) :

 

JARDINS (Marie-Catherine des), fameuse par ses romans (A), a fleuri au XVIIe siècle. Elle « naquit à Alençon, petite ville, dont son père était prévôt. Dès qu'elle eut dix-neuf à vingt ans, elle commença de jeter les yeux sur son peu de bien ; et se voyant pauvre, et avec autant d'esprit que d'ambition, elle vint à Paris, dans le dessein de s'y faire connaître, et de changer sa fortune. Elle ne se trompa point tout à fait là-dessus. A la faveur de son génie, elle fit bientôt parler d'elle ; et l'on en chercha à en avoir la connaissance. M. de Villedieu, gentilhomme bien fait, et assez accommodé, fut l'un des premiers qui connut Mademoiselle des Jardins. Il l'estima, il l'aima, quoi qu'elle ne fût pas belle, et l'épousa. Mais par malheur, quelque temps après il mourut. La pauvre femme se retira de regret en religion ; mais lorsqu'elle y eut un peu soulagé sa douleur, elle en sortit : elle rentra dans le monde, et épousa en seconde noces M. de la Châte, qu'elle enterra aussi. Touchée de ce nouveau malheur, elle renonça entièrement au mariage, et se résolut de passer le reste de ses jours dans la galanterie. Elle se mit donc à prêter l'oreille aux fleurettes des galants, et à leur faire réponse par des vers, et par des lettres où il y a un caractère fin et délicat » [1]. L'auteur qui me fournit ce narré a omis beaucoup de choses (B), et n'a point été exact sur les circonstances du temps ; car il veut qu'elle n'ait commencé à prêter l'oreille aux fleurettes qu'après la mort de ses deux maris : mais bien des gens m'ont assuré que cette époque est très mal placée, et que la galanterie de cette femme fut infiniment plus petite que jamais au temps qu'il parle. Il y a eu dans le Pays-Bas espagnol une demoiselle DES JARDINS contemporaine de celle-là, et dont le nom et le portrait ont paru quelques années de suite à la tête de l'almanach. Celle dont il s'agit dans cet article mourut l'an 1683 [2].

(A) Elle est fameuse par ses romans. Le premier, ou l'un des premiers qu'elle fit [3], devait contenir plusieurs volumes in 8°, selon la coutume de ce temps-là. Mais elle ne le poussa point aussi loin que son projet ; et j'ai ouï dire que ce fut à cause que l'on avait su qu'elle avait dessein de représenter sous de faux noms, et avec quelques déguisements, les aventures d'une grande dame qui s'était mésalliée. On la menaça du ressentiment des intéressés, si elle menait l'intrigue jusques à la queue du roman ; c'est pourquoi elle s'arrêta à moitié chemin. Mais elle n'enfouit pas son talent ; car au contraire s'étant fait un nouveau goût de narrations romanesques, elle en publia un fort grand nombre, et y réussit très heureusement. Elle mit à la mode ces petites historiettes galantes, qui font voir bientôt le mauvais ou le bon succès de la tendresse, et fit tomber ces longs et vastes récits d'aventures héroïques, guerrières et amoureuses, qui avait fait gagner tant d'argent aux imprimeurs de Cassandre, de Cléopâtre, de Cyrus et de Clélie, etc. Le nouveau goût qu'elle créa subsiste encore ; et quoique cette espèce d'ouvrages perde promptement la grâce de la nouveauté, on lit encore avec plaisir les premiers romans qu'elle composa selon sa nouvelle idée ; son Journal amoureux, ses Annales galantes, ses Galanteries grenadines, et plusieurs autres. Elle publia en 1672 Les Exilez de la Cour d'Auguste ; c'est un roman qu'une illustre dame [4] trouva très joli. Celui qui a pour titre les Désordres de l'Amour [5], et celui qui s'intitule Portrait des faiblesses humaines [6] , ne cèdent point aux précédents. Il est fâcheux que mademoiselle Desjardins ait ouvert la porte à une licence dont on abuse tous les jours de plus en plus ; c'est celle de prêter ses inventions et ses intrigues galantes aux plus grands hommes des derniers siècles [7], et de les mêler avec des faits qui ont quelque fondement dans l'histoire. Ce mélange de la vérité et de la fable se répand dans une infinité de livres nouveaux, perd le goût des jeunes gens, et fait que l'on n'ose croire ce qui au fond est croyable. Voyez la remarque (C) de l'article NIDHARD, tome XI.

(B) M. Richelet... a omis beaucoup de choses. Il serait de l'ordre, que puisque j'observe cela, je les suppléasse : mais je ne suis point à portée de consulter ceux qui pourraient me les dire ; et ainsi je ne saurais réparer la faute dont j'avertis mes lecteurs. Il sera donc juste de m'excuser de la même chose, dont il sera juste de ne pas excuser M. Richelet ; car comme il demeurait à Paris, et qu'il n'y menait pas une vie sédentaire, il lui était facile de s'informer du temps que Mlle des Jardins quitta la Province, et s'établit dans la capitale du royaume. Il pouvait apprendre avec la même facilité les habitudes qu'elle y contracta d'abord, les patrons qu'elle s'y fit, quand et par quel livre elle débuta ; quelle fut la date de son premier mariage, et de son premier veuvage ; celles des secondes noces, et celle de la mort du second mari ; la suite chronologique de ses romans ; le temps de sa mort, et plusieurs choses de cette nature, dont il n'a pas dit un seul mot ; et néanmoins vous voyez au haut de ses pages Vie des auteurs français. Peut-on abuser d'un titre plus indignement ? Est-ce ainsi qu'on doit appeler un récit où il manque tant de choses essentielles ? Vous me direz sans doute qu'il y a beaucoup de lecteurs qui ne se chagrinent pas de ces omissions ; mais ce n'est point justifier l'écrivain. Ils ne se fussent point chagrinés de trouver les choses qu'il a oubliées. Un très grand nombre d'autres lecteurs les eussent vues avec beaucoup de contentement. Il n'a donc point pris le meilleur parti ; car il vaut mieux faire ce qui plaît à beaucoup des gens, et ne déplaît à personne, que de faire ce qui déplaît aux uns, et ne déplaît pas aux autres.

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[1] Richelet, Vies des Auteurs Français, pag. 1viij, édition de La Haye, 1699.[2] Voyez le Mercure Galant du mois de novembre 1683, pag. 267.[3] Il me semble qu'il s'intitulait Alcidiane ou Alcidamie, je ne m'en souviens pas bien.[4] Madame de Sévigné. Voyez les Lettres du comte de Bussi-Rabutin, IIIe part., lettre CC, pag. m. 362. Bayle se trompe sur l'identité de la lectrice : il s'agit en réalité de Mme de Scudéry, épouse de Georges et belle-sœur de la romancière. Dans une lettre à Bussy Rabutin, elle écrit : « On a fait un petit roman qui s'appelle Les Exilés, qui est très joli » (Correspondance de Roger de Rabutin, avec sa famille et ses amis, 1666-1693), éd. Ludovic Lalanne, Paris, Charpentier, 1857 1859, t. II, p. 93.[5] Voyez les Nouvelles de la République des Lettres, sept. 1686, au Catalogue des livres nouveaux, num. 1.[6] Voyez les mêmes Nouvelles, novembre 1685, art. I, et le Journal des Savans, du 19 novembre 1685, pag. m. 494.[7] Voyez les Nouvelles de la République des Lettres, octobre 1684, au Catal., num. VIII.

 


mise à jour le 16 mai 2015


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