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Tallemant des Réaux

 

 

Tallemant des Réaux, Historiettes, éd. A. Adam, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1960, t. II, p. 900-909 [1] :


« MADEMOISELLE DES JARDINS, L'ABBÉ D'AUBIGNAC ET PIERRE CORNEILLE »

 

MADEMOISELLE DES JARDINS est fille d'une femme qui a esté à feu Mme de Montbazon, et d'un homme d'Alençon, qui, je pense, est officier. C'est une personne qui, toute petite, a eu beaucoup de feu ; elle parloit sans cesse. Voiture, qui logeoit en mesme logis que la mere, predit que cette petite fille auroit beaucoup d'esprit, mais qu'elle seroit folle. La petite verolle n'a pas contribué à la faire belle ; hors la taille, elle n'a rien d'agreable, et à tout prendre, elle est laide ; d'ailleurs, à sa mine, vous ne jugeriez jamais qu'elle fust bien sage.
Il y a trois ans ou environ qu'elle est à Paris, car elle a fait un long séjour à la province ; mais, quoyqu'elle y soit sous sa bonne foy, elle ne laisse pas de voir toute sorte de gens et de les recevoir dans une chambre garnie.
Mme de Chevreuse et Mlle de Montbazon s'en divertissent. Elle a une facilité estrange à produire ; les choses ne luy coustent rien, et quelquefois elle rencontre heureusement. Tous les gens emportez y ont donné teste baissée, et d'abord ils l'ont mise au dessus de Mlle de Scudery et de tout le reste des femelles.
Une des premieres choses qu'on ayt veûes d'elle, au moins des choses imprimées, ç'a esté un Recit de la farce des Precieuses, qu'elle dit avoir fait sur le rapport d'un autre. Il en courut des copies, cela fut imprimé avec bien des fautes, et elle fut obligée de le donner au libraire, afin qu'on le veist au moins correct. C'est pour Mme de Morangis, à ce qu'elle a dit ; j'use de ce terme, parce que le sonnet de joüissance qui est en suitte fut fait aussy, à ce qu'elle a dit, à la priere de Mme de Morangis. Cela ne convenoit guères à une devote ; aussy s'en fascha-t-elle terriblement. Depuis, la demoiselle s'est avisée de dire que ç'avoit esté par gageure, et que des gens le luy avoient escroqué. Pour moy, quand je vois tous les autres vers qu'elle a faits, et qui sont mesme imprimez, avec ce gaillard sonnet, dans un recueil du Palais, je ne sçay que penser de tout cela ; d'ailleurs elle fait tant de contorsions quand elle recite ses vers, ce qu'elle fait devant cent personnes toutes les fois qu'on l'en prie, d'un ton si languissant et avec des yeux si mourans, que s'il y a encore quelque chose à luy apprendre en cette matiere-là, ma foy ! il n'y en a guères. Je n'ay jamais rien veû de moins modeste ; elle m'a fait baisser les yeux plus de cent fois.
Conviée à un bal, elle emprunta un collet ; il luy estoit trop court : « Voylà bien de quoy s'embarrasser ! » dit-elle, « ne sçay-je pas allonger des vers ? J'allongeray bien 'ce collet' ». Elle y mit du ruban noir tout autour. Cela estoit espouvantable. Ma sœur de Ruvigny dit : « Voylà un ajustement bien poétique ! »
Pour faire voir sa cervelle, il ne faut que ce madrigal. J'en diray auparavant le sujet. L'abbé Parfait, conseiller au Parlement, estoit allé chez elle pour la première fois ; elle avoit esté saignée. Justement comme il entroit, elle eut une foiblesse et pensa tomber ; il la soutint. Le lendemain, elle luy envoya ce madrigal au Palais, dans sa Chambre, afin que plus de monde le veist :

 

MADRIGAL

Quoy ! Tircis, bien loing de m'abattre,
Vous m'empeschez de succomber !
Quoy ! vous me relevez lorsque je veux tomber,
Et vous prestez des bras pour vous combattre !
Après cette belle action,
On verra vostre nom au Temple de Memoire,
Et l'on vous nommera le heros de ma gloire,
Mais aussy le bourreau de vostre passion.

Il n'y a pas une plus grande menteuse au monde, ny une plus grande estourdie : elle a fait, dit-elle, un roman, mesme elle en a traitté avec je ne sçay quel libraire. On luy demande : « Où est le plan de vostre roman ? - Je ne sçay s'il y en a, » respondit-elle, «mais, s'il y en a un, il faut qu'il soit dans ma teste.»
Ce roman commence par l'histoire de Mme de Rohan, de Ruvigny et de Chabot. Mme de Rohan, sçachant cela, pria Langey qui connoist la demoiselle, de luy faire voir ce livre avant qu'on l'imprimast. Elle lut son histoire et pria de changer quelque chose. La fille, au lieu de luy faire voir le manuscrit corrigé, le donne au libraire, en disant qu'elle avoit fait ce qu'on avoit souhaitté. Langey alla en suitte chez elle, et il fit tant qu'elle envoya sa sœur dire à l'imprimeur qu'on sursist jusqu'à nouvel ordre. Cette sœur en arrivant trouve un huissier, mené par un laquais de Langey, qui vient saisir les exemplaires. Cela fascha fort la faiseuse de romans, et elle veut y mettre toute l'histoire du Congrez. Cependant elle fut à Monsieur le Chancellier, qui dit : « Je veux voir l'histoire : qu'on m'apporte les exemplaires. » Il l'a leüe, et n'y trouvant rien d'offensant pour Mme de Rohan, il donna la main-levée. J'ai leü l'ouvrage ; il n'y a pas grand chose, et Mme de Rohan est bien au-dessous en toute chose de celle sous le nom de laquelle on a mis quelques endroits de son histoire. Ce livre est meilleur qu'on n'avoit lieu de l'esperer d'une telle cervelle ; il n'y a encore qu'un volume.
Mais voicy une belle histoire de la demoiselle : L'hyver de 1660, à un bal où elle estoit, il y avoit un garçon appellé la Villedieu ; il porte l'espée. Ce garçon sortit du bal, et puis revint en disant qu'on n'avoit jamais voulû luy ouvrir la porte chez luy, et qu'il ne sçavoit où aller coucher. Nostre rimeuse luy offrit son lict, et tout en riant, il va avec elle et demeure à coucher. La mere, je pense, ou le pere estoit icy ; elle alla coucher avec sa sœur. Ce garçon tombe malade cette nuict-là, et si malade qu'il fut six semaines avant que de pouvoir estre transporté. Elle eut tant de soing de luy durant son grand mal, que, ne croyant pas en r'eschapper, il pensa estre obligé à luy dire qu'il l'espouseroit, s'il en revenoit. Il en revint, il coucha avec elle trois mois durant assez publiquement ; en voici une preuve : Un jour, entre une et deux, l'esté dernier, qu'il faisoit assez chaud, elle et luy estoient encore au lict, et sans chemise : une demoiselle de qui je le tiens y alla pour la voir. La Villedieu ne vouloit point qu'on la laissast entrer ; elle le voulut, et tout ce que la Villedieu put faire, ce fut de reprendre une chemise. Il prit celle de la demoiselle au lieu de la sienne, et comme il la mettoit, cette femme entre, qui remarque quelque chose au-devant, marque infaillible que ce n'estoit point la chemise du cavalier, et elle prit celle de son amant.
Or, la Villedieu s'en est lassé ; elle dit que c'est son mary ; luy dit que non ; elle ne s'en tourmente que mediocrement, et dit : «Pourquoy le contraindre ? s'il ne le veut pas estre, qu'il ne le soit pas !» C'est sur cela qu'elle a fait l'elegie qui suit :
 
Enfin, cher Clidamis, l'amour vous importune ;
Vous suivez le party de l'aveugle Fortune.
L'exemple des mortels qu'elle a precipitez
Du supresme degré de leurs prosperitez ;
Des trosnes renversés, des nations éteintes,
Qui troublent l'univers par leurs injustes plaintes,
La foule des heros qu'elle traisne au cercüeil
N'ont pu vous garantir de ce superbe ecueil.
Pour elle vous quittez ce paisible sejour,
Où regnent pour jamais l'innocence et l'amour.
Le desir des grandeurs etouffe votre flamme ;
La Cour et ses appas me chassent de votre ame :
Ma cabane n'est plus digne de vous loger,
Vous estes courtisan et n'estes plus berger.
Hé bien ! cher Clidamis, suivez vostre genie,
Acquerez s'il se peut une gloire infinie ;
J'y consens, j'y consens ; mes amoureux soupirs
Ne troubleront jamais vos fastueux plaisirs ;
Qu'un eternel oubly soit le prix de mes peines !
Renoncez à mon cœur pour des chimeres vaines ;
A de lasches devoirs sacrifiez des jours
Dont les mains de l'amour devoient filer le cours.
Malgré tant de serments, soyez traistre et parjure,
Je souffriray mes maux sans plainte et sans murmure ;
C'est un foible secours que des emportemens,
Pour moy, de mon desert, à couvert du naufrage,
Je vous contempleray dans le fort de l'orage,
Et peut-estre qu'un jour de ce tranquille port
Je vous verray l'objet des caprices du sort...
L'aveugle déité dont vous suivez le char
Sème indifféremment ses faveurs au hazard ;
Son inconstante humeur ne peut estre arrestée :
Je la connois, berger, pour vous je l'ay quittée ;
Je sçay trop de quels biens elle peut vous combler,
Et que c'est dans ses bras qu'on doit le plus trembler.
Quand des siècles entiers de tourments et de peines
Vous auront rebutté de vos poursuites vaines,
Et que vous trouverez que des malheurs nouveaux
Seront l'unique fruit de tous ces longs travaux,
Peut-estre, Clidamis, que mon simple hermitage
Ne vous paroistra plus un si mechant partage ;
Vous connoistrez alors que nos prez et nos bois
Sont un plus doux sejour que les palais des Roys,
Et rappellant enfin dedans vostre memoire
De nos tendres plaisirs la bienheureuse histoire,
Vous direz, mais trop tard, qu'ils sont plus precieux
Que l'eclat decevant qui s'estalle à vos yeux.
Tous les soins sont bannys des demeures champestres,
On y vit sans sujets, mais on y vit sans maistres.
C'est le lieu des vertus qu'on chasse de la Cour,
C'est le sejour heureux du veritable amour,
Et ce Dieu, qui cherit l'ombre et la solitude,
Vous abandonnera parmy la multitude.
Ne le cherchez jamais sous des lambris dorez,
La fortune et l'amour ont leurs droits separez ;
Où l'une veut regner, il faut que l'autre cede ;
Hé ! quelle est donc, hélas ! l'ardeur qui vous possede ?
Pourquoy vouloir quitter un maistre si charmant,
Qui vous rendit heureux, dez qu'il vous fit amant ?
Ah ! revenez à moy ; songez que je vous aime,
Ou plutost, Clidamis, revenez à vous mesme ;
De votre propre cœur ecoutez mieux la voix,
Consultez-le, berger, pour la derniere fois.
Cet aimable captif avoit trop de tendresse
Pour ceder aux appas d'une aveugle déesse ;
Il est né pour avoir un plus illustre appuy,
Et le sort n'eut jamais d'esclaves comme luy.

Cette fille fit imprimer tout ce qu'elle avoit fait, où il y a un carrousel de Monsieur le Dauphin qui est joly. Cette fantaisie lui vint à cause d'un petit carrousel que fit le Roy en 1662. Après, elle fit une piece de theatre qu'on appella Manlius, où Manlius Torquatus ne fait point couper la teste à son filz. Quoy qu'en dise l'abbé d'Aubignac, son precepteur, je ne croy pas que cela se puisse soutenir. Cette piece réussit mediocrement. Une autre, appellée Nitetis, réussit encore moins. [...]
Pour revenir à Mlle des Jardins, au temps de l'entreprise de Gigery, sçachant que Villedieu devoit passer à Avignon pour y aller, elle se fit donner trente pistolles par avance sur une troisiesme piece de theatre, appelée le Favory, ou la Coquette, qu'elle avoit donnée à la troupe de Moliere. Avec cette somme elle s'en va en poste à Avignon. Je croy qu'elle y a fait bien des gaillardises dont je n'ay aucune connoissance.
Elle revint icy vers Pasques ; il fut question de faire joüer sa pièce : une comedienne et elle se penserent descoiffer ; elle querella Moliere de ce qu'il mettoit dans ses affiches le Favory de Mademoiselle des Jardins et qu'elle estoit bien Madame pour luy, qu'elle s'appelloit Madame de Villedieu ; car elle a bien changé d'avis sur cela. Moliere luy respondit doucement qu'il avoit annoncé sa piece sous le nom de Mademoiselle des Jardins; que de l'annoncer sous le nom de Madame de Villedieu, cela feroit du galimatias ; qu'il la prioit pour cette fois de trouver bon qu'il l'appellast Madame de Villedieu partout, hormis sur le theatre et dans ses affiches.
Un jour qu'il la fut voir dans sa chambre garnie, une femme, qui estoit au lict, dit d'un ton assez haut : « possible que M. de Molière ne me reconnoisse point ? » Il s'approche entre les rideaux : « Il seroit difficile, Madame, que je vous reconnusse » respondit-il. Elle les fait tous lever et ouvrir toutes les fenestres, il la reconnoissoit encore moins : « Sans doute, » adjousta-t-il, « c'est la coiffure de nuict qui en est cause. - Allez !» luy dit-elle, « vous êtes un ingrat ; quand vous joüiez à Narbonne, on n'alloit à vostre theatre que pour me voir. »

 

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[1] En réalité, cette historiette se trouve non dans « le manuscrit des Historiettes mais dans le manuscrit 672, feuillets 196 et 595 » (Tallemant des Réaux. Le Manuscrit 673, éd. Vincenette Maigne, Paris, Klincksieck, 1994, « Bibliothèque de l'âge classique », p. 371, note 2).

 


mise à jour le 5 janvier 2014


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